MONTESQUIEU : PHILOSOPHE ET VIGNERON (1689-1755)

Montesquieu immortel, c’est l’Esprit des Lois, Les Lettres Persanes. Mais ce philosophe du XVIIIe siècle est aussi un propriétaire viticulteur avisé, avec son grand domaine de La Brède, près de Bordeaux. Par son implication directe et son souci de rentabilité, il révèle un remarquable sens du management.

Montesquieu
Surprise! Sa production comprend aussi des vins blancs secs de Graves destinés à la consommation locale. Trouver des débouchés plus rémunérateurs est son objectif. Mais comment? Simplement en profitant de sa considérable notoriété de philosophe. Il affiche un certain humour : « Je ne sais si mes vins doivent leur réputation à mes livres ou mes livres à mes vins » Où? Avec l’Angleterre, auprès de ses amis, tels le maréchal de Berwick, Lord Chesterfield et Bulkeley, relais pour sensibiliser la classe aristocratique à ce goût méconnu. Ses voyages suivent l’exemple de de Pontac, envoyé à Londres vers 1666, pour faire connaître son cru de Haut-Brion. Sans oublier l’implication de l’épouse de l’ambassadeur français de Mirepoix, en 1749. Et l’Allemagne aussi. Montesquieu apparaît comme le premier ambassadeur des vins de Graves; une grande faveur inhabituelle pour un vin! Cette correspondance entre le statut social, aristocratique, et le vin illustre parfaitement le précepte d’Olivier de Serres : des vins de qualité faits par des hommes de qualité pur des hommes de qualité. D’où des arguments commerciaux pour favoriser la consommation, à la hauteur des personnages : «L’air, les raisins et le vin des bords de Garonne sont d’excellents antidotes contre la mélancolie.» La santé de l’esprit avant celle du corps!

Montesquieu, c’est aussi l’esprit au service de sa région lors des crises. L’extension du vignoble inquiète la Royauté. L’arrêt du Conseil du 27 février 1725 interdit les plantations nouvelles de vignes dans la généralité de Guyenne. Dans un mémoire spécial, Montesquieu oppose une série d’arguments, qui traduisent la puissance des Bordelais sur les marchés internationaux. Face à la forte demande, l’intérêt général n’est-il pas de s’appuyer sur les vignobles les plus performants? Pragmatisme économique qui aboutit à attribuer le premier rôle à Bordeaux.
« La Guyenne, comme nous avons dit, doit fournir à l‘étranger différentes sortes de vins, dépendantes de la diversité de ses terroirs. Or, le goût des étrangers varie continuellement, et à tel point qu’il n’y a pas une seule espèce de vin qui fût à la mode il y a vingt ans qui le soit encore aujourd’hui; au lieu que les vins qui étaient pour lors au rebut sont à présent très estimés. Il faut donc suivre ce goût inconstant, planter ou arracher en conformité. » écrit-il. Propos lumineux et toujours actuels.
Sans oublier les entraves au marché intérieur, au détour des Lettres Persanes : « Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l’on y met, qu’il semble qu’on ait entrepris d’y faire exécuter le précepte du divin Alcoran qui défend d’en boire » . Dénoncer la fiscalité sur la consommation est une constante chez les producteurs, depuis des siècles.
Serait-ce là le véritable privilège de Bordeaux? Celui de façonner la consommation mondiale du luxe par l’élite intellectuelle française, bordelaise avec Montesquieu!

Jean-Claude MARTIN – 7 novembre 2006

Ref:
Montesquieu. Correspondance, édition F. Gibelin, Bordeaux, Gounouilhou, 1914, p. 403.
Montesquieu. Œuvres complètes T1, p.72 La Pléiade et Montesquieu H. de (1992). Montesquieu vigneron. Bull. Académie Suisse du Vin. Genève.
Montesquieu (1727) Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725 portant défense de faire des plantations en vignes dans la généralité de Guyenne. In Bull. Académie Suisse du Vin.
Montesquieu. Les Lettres Persanes, Paris, Gallimard, éd. La Pléiade, t.I, 1949, p. 178.

Posted 6 November 06, early evening by olivier silva

Section: french | Category: Histoire |

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